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Les formes de l’habitat en Corse aux IXe et VIIIe siècles av. J.-C.

L’étude des formes de l’habitat corse à la charnière entre âges du Bronze et du Fer était jusqu’il y a peu un terrain d’investigation totalement vierge, essentiellement à cause d’un problème de reconnaissance, mais aussi de par la prise en compte presque systématique d’un postulat – jamais démontré – de perduration généralisée de l’occupation des sites fortifiés du IIe millénaire, les casteddi.
Fort heureusement, l’état des connaissances a depuis peu été alimenté par des recherches menées en contexte montagnard dans le nord comme dans le sud de l’île. De fait, la problématique est récente et la nécessaire prise de recul sur ces données nouvellement acquises reste à produire. Ce constat est encore compliqué par la construction hétérogène et lacunaire de la problématique, à l’origine d’une distribution géographique des sites nettement discordante, avec des régions fortement représentées (vallée du Rizzanese notamment) et nombre d’autres zones où la période n’est pas encore documentée.

L’information fournie par de nouvelles fouilles et la révision d’anciennes collections permet aujourd’hui d’établir un premier constat marqué par une nette tendance à la régionalisation des formes habitatives, par ailleurs superposable à celle constatée pour les sphères productives ou d’autres manifestations de nature culturelle. En conséquence, notre développement sera organisé de façon géographique, en progressant du nord vers le sud.

Deux sites dont l’occupation principale est située sur la transition Bronze/Fer ont récemment été fouillés dans les montagnes du Centre Nord, malgré des problématiques initiales liés à la reconnaissance de traits du Néolithiques et de l’âge du Bronze. Le site de Tuani (Corté, Haute-Corse ; fouilles N. Ameziane-Federzoni) est constitué d’abris-sous-roche dominant un gué de la rivière Restonica. Le mobilier des IXe-VIIIe siècles qui a pu en être exhumé (essentiellement des jarres de stockage) témoigne peut-être de l’utilisation de ces cavités dans le cadre du fonctionnement d’un habitat (situé à proximité ?). En ce sens, la fouille montre que l’utilisation des grottes durant la Protohistoire ne peut être considérée comme uniquement sépulcrale et s’inscrit en fait dans l’espace complexe constitué par le « lieu de vie » largo sensu.

Zone d’abris à Tuani (cliché N. Ameziane-Federzoni)

Le site voisin d’E Mizane à Sidossi (Calacuccia, Haute-Corse ; fouilles J.-P. Antolini) est occupé aux VIIIe-VIIe siècles. Il s’agit d’un habitat implanté sur une légère éminence partiellement fortifiée au milieu de la dépression du Niolu, à proximité immédiate du fleuve Golu. Le mobilier y est typique du premier âge du Fer de cette région. Le mauvais état de conservation du site ne permet pas de préciser la forme des habitations, pour lesquelles on suppose toutefois des soubassements constitués de blocs et des élévations en matériaux périssables. Sur la côte orientale de l’île, à Suale (Lucciana, Haute-Corse ; fouilles L.
Vidal INRAP), de récentes fouilles préventives ont mis en évidences des fosses comblées au IXe siècle contenant un rare mobilier. Ici encore, l’absence de structure associée gêne la lecture globale du site.

Vue générale du site d’E Mizane, près du hameau de Sidossi, lors d’une baisse des eaux du barrage de Calacuccia (cliché J.-P. Antolini)

Dans le sud, la quantité et la qualité de l’information sont plus importantes, notamment grâce aux travaux menés à Cuciurpula (Serra-di-Scopamena et Sorbollano, Corse-du-Sud). Cet habitat compte une quarantaine d’habitations réparties de façon lâche sur un espace de 12 hectares. Le village inclut aussi un nombre importants de structures de rétention de sédiments, des enceintes et des cheminements aménagés pour la circulation, ainsi que des dizaines d’abris-sous-roche utilisés dans le cadre général de l’occupation optimisée du secteur.
La fouille des maisons 6 et 1 offre, en particulier, une focale d’observation sur les modalités habitatives des IXe et VIIIe siècles. Ces deux maisons, comme la plupart des autres structures de ce type observées sur le site et dans tout le sud de l’île, présentent une forme ovalaire allongée, ouverte sur un petit côté pour l’accès. Leurs dimensions varient entre 8 et 12 m de long pour 2 à 3,5 m de large, avec une superficie moyenne de 20 à 25 m², dont l’étroitesse pouvait être corrigée par l’adjonction d’une mezzanine. Les soubassements sont toujours constitués de blocs de granit dont une face plate est disposée vers l’intérieur pour former parement. L’espace interne est organisé autour d’un grand foyer circulaire dont la position est variable. Les sols sont aménagés au moyen d’une chape d’argile superficiellement cuite et parfois parementée de tessons de récupération.

L’existence d’une banquette de couchage monolatérale est fortement supposée, notamment pour la maison 1. Une cloison interne en matériau périssable, observée dans la maison 6 et pressentie dans la maison 1, coupe l’espace interne en deux aires d’égale superficie. Dans l’habitation 6, ce mur devient la façade de la maison aux Xe-IXe siècles, entraînant une réduction de moitié de l’espace utilisable (12 m²).
Les nombreux trous de poteaux attestent de l’existence d’un toît à double pente reposant sur des parois latérales essentiellement composées de bois et appuyées contre la face interne des blocs du solin. Il faut également noter que ces architectures semblent utiliser au mieux les caractères morphologiques des affleurements granitiques qui les cernent.
Le mobilier permet d’envisager une importante spatialité des activités avec, par exemple, des secteurs dédiés à la meunerie et à la mouture, des espaces de stockage et un pôle multifonctionnel à proximité de la chaleur et de la lumière du foyer.

La distance moyenne entre les habitations, ainsi que la topographie fortement accidentée du site de Cuciurpula et les phénomènes d’adaptation qui en découlent, ne permettent pas d’évoquer la possibilité de trames proto-urbaines préalablement définies. A Puzzonu (Quenza, Corse-du-Sud), village voisin daté de la fin du Bronze final et implanté sur un plateau sommital relativement dégagé, la trame habitative reste lâche malgré une topographie bien plus régulière. Cette constatation tendrait à montrer que la forme agglutinante, telle qu’elle a été reconnue à Nuciaresa (Levie, Corse-du-Sud) ou à Saparaccia (Levie, Corse-du-Sud), apparaît comme résultant de mécanismes seulement à l’œuvre à partir de la transition entre premier et second âge du Fer.

Plan topographique du site de Saparaccia à Levie

La deuxième évolution chronologique pouvant être établie à partir de ces nouvelles données est la très probable augmentation de taille des blocs utilisés pour les soubassements des maisons avec un gradient bien illustré, dans l’ordre chronologique, par Puzzonu-Str.7, Cuciurpula-Str.6 (phases 2-3), Cuciurpula-Str.1, Cuciurpula-Str.3 et Nuciaresa-Str.1, habitations toutes fouillées ces dernières années et offrant un arc temporel complet entre le XIIe et le Ve siècle av. J.-C. Pour rester dans la problématique de ces villages « ouverts », il faut signaler la reconnaissance récente des sites de Valpuli (Moca-Croce, Corse-du-Sud) et de Stilbè (Petreto-Bicchisano, Corse-du-Sud), dans la vallée du Tàravu, qui illustrent une organisation très similaire malgré une architecture qui privilégie le petit appareil à sec au détriment des gros blocs sans assise pour les soubassements. Ces constructions rappellent de façon évidente les habitations du premier âge du Fer de l’archipel des Baleares, connues sous le nom de navetes.

Habitation de l’âge du Fer aux soubassements de pierre sèche en assises, Valpuli

Habitation du premier âge du Fer à Stilbè

Navete en cours de fouille, Closos can Gaia, îles Baleares

Ce panorama ne saurait être exhaustif sans la présentation de quelques sites fortifiés dont l’étude du mobilier montre une utilisation durant la transition Bronze/Fer. Il convient en premier lieu de mentionner le casteddu de Cucuruzzu (Levie, Corse-du-Sud), dont l’occupation au Bronze final 3 est très importante.

De la même époque datent des mobiliers du casteddu de Valle (Zonza, Corse-du-Sud), des torre de Ceccia (Porto-Vecchio, Corse-du-Sud), de Torre (Porto-Vecchio, Corse-du-Sud), de Turricciola (Olmeto, Corse-du-Sud) et de Furcina (Olmiccia, Corse-du-Sud), de l’habitat (de plein air ?) de Santa Barbara (Sartène, Corse-du-Sud), des abris de Punta di Casteddu (Sartène, Corse-du-Sud), de Ranfonu-Giovichi (Sartène, Corse-du-Sud) et de Capula (Levie, Corse-du-Sud). C’est aussi durant cette phase que le niveau supérieur de la torra de Tusiu (Altagène, Corse-du-Sud) est définitivement abandonné, comme un symbole du passage dans l’espace chronologique, social et culturel de l’âge du Fer.

La torra de Tusiu, dont l’étage – aujourd’hui disparu – est abandonnée vers la fin du Bronze final

Ce qu’il faut retenir de ce constat préliminaire c’est l’évidence des phénomènes de transformation des formes de l’habitat, à l’échelle des villages comme à celle des maisons, autour du passage entre âge du Bronze et âge du Fer.
Les casteddi, sortes de micro-acropoles fortifiées des villages de l’âge du Bronze, perdent peu à peu de leur importance fonctionnelle alors que les torre sont quant à elles obsolètes depuis plusieurs siècles déjà. Ces évolutions se font à des rythmes différents et selon des formes variables mais obéissent à un schéma d’ensemble cohérent et évident.

En corollaire, on assiste au développement rapide d’importantes unités villageoises stéréotypées et codifiées, au sein desquelles les préoccupations défensives deviennent secondaires. Ce n’est cependant qu’à partir des VIe-Ve siècles que le modèle du village du village regroupé – promis dans l’île à un bel avenir – ne se développe dans le sud sur un substrat théorique dont Cuciurpula est l’archétype.
Dans le nord, il semble que l’apparition des premiers habitats groupés ne se fasse qu’avec l’influence grandissante des préceptes de la Rome républicaine, autour du IIIe siècle, avec comme meilleurs exemples les villages de Castellu à Luri ou d’I Palazzi à Venzolasca.

Arases d’un mur du bâtiment VIII d’I Palazzi, IIe siècle av. J.-C. (cliché INRAP)

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