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La visite de Tarviu de Cucuruzzu à Cuciurpula…

Un matin de printemps, je décidai de rendre visite à ma cousine Ciuledda qui habite Cuciurpula, un autre village de la région, que l’on voit d’ailleurs très bien depuis notre maison. Ce village est différent de celui de Cucuruzzu. Il se trouve sur une montagne tellement haute que l’on peut y observer les feux de Sardo. Ciuledda y habite avec ses parents, dans une grande maison ovale en bois marquée au sol par des grosses pierres blanches et coincée entre d’énormes rochers ronds mais creux. Les maisons sont vraiment très nombreuses et si grandes ! Des chemins en pierre les relient entre elles et passent devant de petits jardins où les enfants de mon âge apprennent à transformer les céréales en farine au moyen de meules et de molettes en pierre très dure.

Ciuledda et le vase zoomorphe avant l’arrachage des pattes (dessin : Claudia Joyeux)

Plus haut, juste sous l’habitation de mon oncle, se trouve un enclos où est enfermée une truie et une multitude de porcelets aussi noirs que bruyants. Une chèvre est attachée à un poteau dans une sorte de cour, à côté d’elle sont superposés des paniers dans lequel le lait est transformé en une sorte de crème que j’adore mélanger au miel que recueille ma mère.
Contre un mur de la maison est appuyé un treillis de branches de bruyère entrelacées d’où s’échappe une fumée à l’odeur suave que je reconnaîtrais entre mille : le fumage des poissons aux reflets de fer péchés par ma tante dans la rivière qui traverse la forêt de bouleaux. Je les savoure à l’avance ! Mon oncle est le meilleur cuisinier des Subasanoi et aujourd’hui est une date particulière dans le calendrier de Cuciurpula.

Grâce à la forme de la Lune, je savais qu’en ce jour précis devait être fêté l’anniversaire du passage de mon grand-père dans le monde des ancêtres. C’est le moment pour les vieux du village de porter leurs lourdes armes en bronze et de se peindre sur le front les cornes du mouflon, l’animal sacré de toutes les tribus d’Albiana, au moyen de la poudre rouge que l’on fait venir de l’autre côté de la grande rivière salée. Tous les ans, une cérémonie avait lieu devant une petite grotte où est enterré l’aïeul. A cette occasion, Ciuledda, la plus jeune fille de la famille, doit se rendre devant la tombe pour offrir sa part du repas au regretté grand-père, encore vivant dans toutes les mémoires.

Ce repas est constitué de glands et de graines de différentes céréales offertes par tous les villageois en hommage à l’ancien. Cette mixture est servie dans un vase en forme de mouflon, avec ses cornes et ses quatre pattes. A la fin de la fête, Ciuledda a brisé les pattes du mouflon pour que celui-ci ne puisse pas quitter la tombe. Ce geste rituel marque traditionnellement la fin du banquet commémoratif.

Depuis mes plus jeunes années on me raconte d’innombrables histoires sur l’origine des hommes, des animaux, des arbres. Dans chacune d’entre elles, le mouflon occupe une place prépondérante et tous les anciens du village lui reconnaissent d’ailleurs de grands pouvoirs.

Je suis un garçon curieux, ouvert sur le monde et passionné par le travail manuel. Mon passage à Cuciurpula était donc une occasion de demander à ma cousine de m’enseigner l’art de fabriquer des pots avec la terre et le feu, selon le savoir qui lui avait été confié par Maminu, notre grand-mère. Ciuledda se fit un plaisir de me montrer comment se choisit la terre rouge et comment elle se pétrit avant d’être modelée petit à petit pour devenir une jarre. Avant de la mettre à sécher sur une paillasse, j’ai remarqué que ma cousine réalisait de petits traits sur la paroi des pots pour les décorer. La signification de ces symboles s’était perdue depuis plusieurs générations mais on la perpétuait pour ne pas contrarier les ancêtres. Quelques jours plus tard, mon oncle creusa un trou dans la terre et en tapissa le fond avec de vieux morceaux de vases brisés qu’il conservait dans un coin du grenier, à côté des réserves de grain.

Au coucher du soleil, après avoir ramassé un fagot de bruyère, il y alluma un feu et déposa les vases secs sous la braise pour leur donner une teinte noire et un éclat brillant. Le matin venu, au milieu des tisons et de la fumée provoquée par une petite averse, les volumes sombres des vases se détachaient et laissaient entrevoir leurs courbes harmonieuses. Après une nuit d’attente sur la banquette de la maison, Ciuledda et moi étions impatients d’éparpiller les cendres pour en sortir les vases encore chauds au moyen d’un bâton. Bien entendu, la petite tasse que j’avais fabriquée était bien moins réussie que les bols et les jattes montés au moyen de minces boudins d’argile par les fines mais expertes mains de ma cousine potière.

Plus tard dans la matinée, après une soupe d’ail et de pousses de fougère agrémentée d’une galette d’orge aux arbouses, je suis reparti à Cucuruzzu par le sentier bordé de grandes statues de pierre, le même qu’empruntait mon grand-père quand il menait ses brebis sur le haut plateau qui se trouve sous la montagne de l’enclume, au-delà de Cuciurpula. Ce chemin est parcouru par de nombreux bergers ; plusieurs bifurcations permettent de relier les différents villages de notre verte vallée d’Albiana.

Ce texte est un extrait développé de l’histoire de Tarviu, un jeune Corse de l’âge du Fer, publiée par Chantal DE PERETTI

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