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ITW de Maryline Lambert (Master spécialisé en matériaux archéologiques)

Nous accueillons aujourd’hui Maryline Lambert, qui effectue ses études en Angleterre, où elle analyse la composition des oxydes ferreux découverts à Cuciurpula pour tenter d’en définir l’origine.

Associu Cuciurpula : Maryline Lambert, présentez-vous en quelques mots

Maryline Lambert : Je suis étudiante en Msc Archaeological Materials (Master en science des matériaux archéologiques) à l’Université de Nottingham, en Angleterre, que j’ai rejoint cette année après des études à Lille et à Montréal. Cet enseignement vise à acquérir diverses compétences scientifiques dans le domaine du traitement des matériaux archéologiques tels que le verre, le métal et la céramique. Mon intérêt se porte principalement sur la métallurgie ancienne et notamment les méthodes de transformation des minerais.

À travers l’archéologie expérimentale, la reconstitution d’artefacts anciens et leur analyse en laboratoire permettent de formuler des hypothèses relatives à l’exploitation des matières et aux différentes étapes menant à un produit fini et utilisable. Le Laboratoire des Matériaux Archéologiques de l’Université de Nottingham possède les équipements nécessaires afin d’effectuer des analyses physico-chimiques pouvant s’avérer déterminantes dans le cadre d’études de provenance. Par exemple, des matériaux extrarégionaux possédant certaines propriétés physiques pourraient avoir été favorisés au détriment de matériaux locaux. Dans le cadre de l’enquête archéologique menée à Cuciurpula, ma contribution se situe au niveau de l’analyse des pièces d’hématite.

Nodules facettés d’hématite découverts dans la maison 1

A.C. : Quel est votre rôle dans l’équipe de fouilles de Cuciurpula ?

M.L. : Parmi la cinquantaine de pièces d’hématite relevées sur le site de Cuciurpula, une vingtaine sera sélectionnée et analysée au Laboratoire de Nottingham. Selon des considérations préliminaires, ce type d’hématite ne semble pas commun en Corse, mais serait abondant sur l’île d’Elbe, située à 150 km du site et à seulement 50 km des côtes nord de la Corse. Dans ce contexte, mon rôle sera principalement d’établir une caractérisation chimique des spécimens. Ces données compilées seront comparées aux résultats d’études chimiques déjà réalisées sur des échantillons d’oxyde de fer collectés dans des mines de fer de l’île d’Elbe.

 

A.C. : Quels sont les objectifs de votre étude, notamment du point de vue économico-historique ?

M.L. : L’objectif sera d’évaluer les relations possibles entre Elbe et le sud de la Corse afin de documenter l’approvisionnement de cette zone en hématite, un matériau pour lequel l’information est très lacunaire. Au-delà de ce cadre schématique, il s’agira d’explorer les modalités d’échange et de trafic en Tyrrhénienne au cours du premier âge du Fer. Sur le site de Cuciurpula, les proportions d’hématite deviennent très élevées au VIIe siècle avant de subir une nette baisse au VIe siècle. En ce sens, elles pourraient refléter une oscillation des flux économiques diligentés depuis l’île d’Elbe et le district minier étrusque avant d’être contrecarrés par l’implantation des Phocéens sur les principales routes commerciales. La problématique des modalités d’échange et des rapports politiques dans un espace désormais partagé entre indigènes corses, Etrusques, Sardes et Grecs, saurait donc trouver ici un champ d’investigation transversal et novateur.

 

Filons d’hématite de la mine de fer de Punta Calamita, île d’Elbe

A.C. : Quelles sont les méthodes utilisées dans votre spécialité?

M.L. : Une première caractérisation physique de la structure minéralogique des échantillons sera réalisée par pétrographie optique à l’aide d’un microscope à lumière transmise (Olympus BX51). La composition chimique des pièces sera obtenue en utilisant la méthode de microanalyse par sonde électronique (EPMA), à l’aide de la microsonde JEOL JXA-8200 du laboratoire de Nottingham. Cette technique non destructive consiste à orienter un faisceau d’électrons sur l’échantillon préalablement monté dans un bloc de résine. L’impact entre les électrons du faisceau et le noyau d’un atome produit un rayonnement X caractéristique de l’élément rencontré. Ce rayonnement est recueilli et analysé par un spectromètre qui, en interprétant les amplitudes et les longueurs d’onde, renvoie la distribution et l’étendue des éléments chimiques composant le matériau. Ces analyses seront enfin validées ou infirmées par une série de tests statistiques.

 

A.C. : Que peut-on vous souhaiter comme résultats ?

M.L. : L’hématite reste une matière mystérieuse. A ce jour, on ne peut avoir de certitude quant à sa provenance, son utilité et son statut au cours de la Protohistoire. Néanmoins nous savons qu’elle a été utilisée dans l’île, depuis le Chalcolithique jusqu’au début du deuxième âge du Fer, avec un pic de fréquence autour du VIIe siècle et une répartition géographique centrée sur les vallées méridionales. Tout reste donc presque à faire dans ce domaine ! Nous espérons que les analyses pourront nous renseigner sur la ou les zones d’approvisionnement. Par la suite, une approche archéologique expérimentale est à envisager afin de définir la ou les fonctions possibles des nodules facettés si fréquents à Cuciurpula.
Si l’hypothèse de « nucleus à colorant » est aujourd’hui privilégiée au détriment de leur attribution en tant que pierres à affuter, elle reste néanmoins à étayer par des données concrètes. On rappellera cependant ici que la recherche de colorant rouge connaît un apogée en Méditerranée vers le VIIIe siècle sous l’impulsion des Phéniciens et du commerce de la pourpre qu’ils contrôlent. En ce sens, l’hématite pourrait avoir été la « pourpre de Corse ».

Hématite broyée de Toscane ou « rouge de Verona », un pigment naturel

Une utilisation cosmétique ou sanitaire (protection anti-UV) du pigment peut donc être proposée à titre d’hypothèse. Celle-ci peut être alimentée par certaines données ethnographiques, notamment celles collectées par Solenn Bardet chez les Himbas de Namibie.

Femme Himba se peignant le corps avec de la poudre d’hématite liée à la graisse de buffle

 

Il faut noter la forme de la meule et de la molette, très proche des outils protohistoriques corses

Meulage de l’hématite en contexte Himba

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