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ITW avec Marine Lechenault : la fin de l’âge du Fer dans le Cap Corse

Associu Cuciurpula : Bonjour Marine Lechenault, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

 

Marine Lechenault : Bonjour ! Je suis docteur en archéologie, spécialisée dans le domaine des échanges entre la Corse et la Méditerranée au cours du premier millénaire avant notre ère. Avec mon équipe, constituée d’étudiants des universités Lyon 2, Lyon 3 et Paris I Sorbonne, nous fouillons le site de San Paolo, à Meria (Haute-Corse).

La marine de Meria

 

A.C. : Avoir des nouvelles (archéologiques) du Cap Corse, voilà qui fait plaisir ! Peut-on avoir des infos exclusives sur les résultats des fouilles ?

 

M.L. : Avec plaisir ! La butte de San Paolo est lovée dans un méandre du ruisseau et offre un point de vue imprenable sur les îles du littoral toscan. Nos efforts se concentrent sur un bâtiment conçu sur deux niveaux, appuyé, presque fondu dans le substrat, dont l’occupation se déploie de l’âge du Fer jusqu’à l’Empire romain. L’espace est réduit, mais assez spécialisé. Pour la dernière phase d’occupation, les niveaux de sol illustrent une activité de boucherie, à une échelle qui reste a priori domestique, ainsi qu’une cuvette et un système d’évacuation des déchets. La céramique semble renforcer la vocation culinaire de l’espace. Nous avons pu prélever quelques charbons dans des strates significatives. Côté culture matérielle, une jolie diversité de formes, de pâtes et de décors nous est apparue, notamment pour la céramique modelée. La bonne surprise de cette année a été le niveau de remplissage sédimentaire, bien supérieur à ce que nous pensions malgré l’érosion et l’imminence du substrat, lui-même aménagé sur tout le secteur. Cela nous laisse espérer de pouvoir lire en stratigraphie des phases d’occupation successives, ce qui n’était pas gagné ! En bref, San Paolo confirme son aptitude à nous parler des cultures protohistoriques capcorsines et de leur rapport à la romanité. À présent, c’est l’étape « analyse » qui s’amorce.

 

A.C. : Justement, parlons de romanité. Peut-on considérer San Paolo comme un site-clé pour comprendre les débuts de la présence romaine sur l’île et, plus largement, est-ce que le Cap illustre une précocité dans ce contexte vis-à-vis des autres microrégions insulaires ?

 

M.L. : Dans la mesure où le site présente des indices d’occupation antérieure et contemporaine à l’époque romaine, je dirais qu’il est un exemple idéal dans le cadre de cette problématique. Pour l’heure, l’occupation illustrée à San Paolo paraît s’inscrire dans la logique des établissements du nord de la Corse, sans précocité particulière. Mais l’exploration ne fait que commencer et nous réserve peut-être des surprises ! D’autre part, il faut se rappeler que le Cap est l’une des premières microrégions insulaires à avoir initié un échange avec l’Italie, et en particulier avec le monde étrusque ; Rome a pu tirer profit de cet historique de relations « transtyrrhéniennes ». L’intérêt de San Paolo réside d’une part, dans son aptitude à enrichir le débat typo-chronologique pour la culture matérielle capcorsine, et d’autre part dans la/les forme(s) prise(s) par l’établissement, ce qui fait débat au sein même de notre équipe.

 

A.C. : Voilà qui ouvre des perspectives tout à fait intéressantes. Comment voyez-vous le futur immédiat de l’opération ?

 

M.L. : Nous allons exploiter les relevés réalisés et les données enregistrées, faire un bilan de ces quatre années de travaux à Meria et lancer une approche comparative exhaustive avec les données de Castellu (Luri), du Monte Bughju et de Cala (Rogliano). Nous aimerions également présenter les résultats aux habitants de la commune. Ce ne sont pas les idées qui manquent ! Comme responsable, j’ai la chance de pouvoir compter sur une équipe d’étudiants très investis, la plupart œuvrant à Meria depuis la première année de nos travaux.

 

A.C. : De la continuité et des perspectives donc. Concernant la dernière campagne, y a t’il un vestige particulier dont vous pourriez nous parler ?

 

M.L. : Parmi nos nombreux « coups de cœur », j’ai envie de mentionner un très gros tesson de céramique modelée, peignée et décorée, appartenant visiblement à un grand vase. Il provient d’un niveau de fonctionnement et côtoie d’autres mobiliers bien datés. Il peut nous en dire long en matière de chronologie, et aussi dans l’optique d’attribuer une fonction à l’espace d’où il provient. Il appelle un travail de typologie précis, au regard de découvertes antérieures non seulement à San Paolo mais aussi sur d’autres sites capcorsins.

 

A.C. : Un vestige fantasmé à découvrir l’an prochain ?

 

M.L. : Cette question mériterait d’être posée à tous les membres de l’équipe ! On prend le site comme il est, mais quelques structures artisanales seraient sympathiques, de même que des éléments matériels aptes à entériner l’une de nos lectures ou, soyons fous, un peu d’épigraphie, de nature à nous renseigner sur la langue de ces Vanacini : quant à fantasmer, une très longue inscription bilingue, complète, voilà qui ne serait vraiment pas mal ! Cela ouvrirait de sacrés horizons (linguistiques, culturels, sociétaux, etc.). On va continuer à préférer le réel au rêve, mais on garde tout de même l’esprit ouvert. Même si les approches inter-sites permettent de s’attendre à certaines choses, peut-on vraiment prédire les découvertes de demain ?

 

A.C. : Merci Marine, bonne chance pour ces futures fouilles et à bientôt !

 

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