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ITW avec léa Drieu, doctorante au CEPAM

Aujourd’hui, nous rencontrons Léa Drieu, doctorante au CEPAM (UMR 7264) à l’Université de Nice-Sophia-Antipolis. Léa perpétue une tradition de collaboration entre ce laboratoire et la fouille de Cuciurpula. Ses recherches visent, entre autres, la détermination des produits qui étaient conservés dans les innombrables récipients en terre cuite produits et utilisés sur le site.

Dès la fouille, Léa examine les tessons

 

Associu Cuciurpula : Bonjour Léa Drieu, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Léa Drieu : Je suis doctorante au laboratoire du CEPAM, à Nice, depuis 4 ans, après avoir fait des études de chimie à Strasbourg. Mon sujet de thèse porte sur la fabrication et la fonction des récipients céramiques pré- et protohistoriques, à travers l’analyse de la matière organique qui est préservée dans leurs parois.

A.C. : Pouvez-vous nous expliquer votre rôle au sein de l’équipe de recherches de la fouille de Cuciurpula ?

L.D. : Je prélève de petits échantillons de tessons que je broie de façon à en extraire les lipides qui se sont absorbés au cours de la fabrication ou de l’utilisation du récipient. J’analyse ensuite ces extraits lipidiques et, s’ils sont bien conservés, je peux en déduire leur origine naturelle : graisses animales, produits laitiers, huiles végétales, graisses de poissons, cire d’abeille, résine de pin, etc.

A.C. : Quels sont les premiers résultats obtenus sur ce site ?

L.D. : Tout d’abord, la matière organique est très bien préservée dans les tessons de Cuciurpula, ce qui est étonnant car le climat méditerranéen est peu favorable à la conservation de ces molécules. Cette très bonne conservation est probablement due au sol très acide, peu propice au développement des microorganismes qui dégradent la matière organique.

Nous avons pu identifier une grande diversité de substances dans les céramiques de Cuciurpula : graisses animales, produits végétaux, résine de pin et cire d’abeille. Au sein des structures 3 et 23, l’ensemble de ces produits a été identifié, et leur répartition non spécifique dans l’espace domestique ne semble pas indiquer de zones spécialisées pour l’alimentation (graisses animales et substances végétales) ou pour les activités techniques (résine de pin et cire d’abeille, probablement mélangées dans le cadre de la fabrication d’adhésifs).

Les analyses chimiques ont également montré que certains récipients multiforés ne contenaient pas de traces de cire d’abeille, ce qui a permis d’exclure leur utilisation comme ruche. Enfin, dans un récipient zoomorphe, probablement utilisé dans un cadre symbolique au moment de la construction de l’habitation 1, nous avons retrouvé un mélange inhabituel de cire d’abeille et de graisse végétale, témoignant soit d’une utilisation précédente, soit de son contenu au cours de ce dernier usage.

Panel de fragments de vases multiforés

A.C. : Est-il possible d’en savoir plus sur ces produits de la ruche ? S’agit-il d’une apiculture véritable ou d’une collecte opportuniste ? Dans quel cadre cette cire pouvait-elle être utilisée ?

L.D. : Comme aucune trace de cire d’abeille n’a été retrouvé dans des récipients céramiques pouvant faire office de ruche, à l’heure actuelle rien ne permet d’affirmer que les abeilles étaient domestiquées à Cuciurpula. Les produits de la ruche peuvent tout à fait avoir fait l’objet d’une collecte opportuniste, des pratiques largement attestées en ethnographie par exemple.

La cire d’abeille peut être utilisée pour imperméabiliser la surface des céramiques, ou dans un cadre médicinal ou cosmétique. Elle peut aussi avoir un rôle de plastifiant dans la fabrication d’adhésif : elle est alors mélangée à des produits végétaux tels que la résine de pin ou le brai de bouleau ; le produit obtenu peut être utilisés comme colle d’emmanchement ou pour la réparation des récipients céramiques, par exemple. Enfin, lorsqu’on la retrouve en mélange avec des produits comestibles comme des graisses végétales ou animales, on peut supposer que c’est du miel qui était ajouté aux préparations culinaires. La cire d’abeille que l’on détecte serait, dans ce cas, due à une séparation imparfaite du miel et de la cire.

Le miel n’a en effet que peu de chance d’être identifié en contexte archéologique car il est très rapidement consommé par les microorganismes. Il est aussi soluble dans l’eau et peut donc être dissout et entraîné dans les eaux de ruissellement. Il est cependant difficile d’imaginer que les habitants de Cuciurpula n’aient pas consommé de miel alors qu’ils exploitaient la cire d’abeille.

A.C. : On connaissait l’importance du miel chez les groupes insulaires de la fin de l’âge du Fer grâce aux sources grecques et latines mais voici donc un premier témoignage direct d’utilisation des produits de la ruche pour des époques légèrement antérieures, c’est passionnant ! A votre avis, avec les avancées récentes des analyses de chromatographie, jusqu’où pourra-t-on aller dans l’individualisation des savoir-faire et des recettes de cuisine de nos Corses d’antan ?

L.D. : Les développements des techniques d’analyse ont permis d’approfondir l’identification des substances naturelles préservées dans les céramiques archéologiques : grâce à la spectrométrie de rapport isotopique ou à la spectrométrie de masse en tandem, par exemple, on peut identifier des produits laitiers, et parfois distinguer le lait de chèvre, de brebis et de vache ! L’élargissement des référentiels a également permis de diversifier la gamme des aliments qu’on peut identifier : fruits (agrumes), céréales (millet), etc. D’autre part, des protocoles d’analyses se mettent en place pour d’autres composés que les lipides : c’est le cas des études sur les protéines ou l’ADN qui se sont développées ces dernières années et qui ont permis d’identifier une plus large gamme de produits : épices, herbes aromatiques (origan, sauge, thym, etc.), graisses de poissons (anchois, bonite) et de mammifères marins (phoques, baleines).

Pour l’identification de recettes des populations du passé, il restera cependant toujours deux obstacles. Tout d’abord, la totalité des ingrédients constituant les plats n’est pas toujours préservée (les sucres, les protéines et l’ADN sont très sensibles à la dégradation, par exemple). D’autre part, il sera toujours difficile de distinguer un mélange volontaire de produits (constituant une recette) de plusieurs utilisations successives d’un même récipient avec différentes substances.

A.C. : Pour conclure, il nous reste à vous poser la question habituelle : que rêveriez-vous de découvrir grâce à vos analyses sur les vaisselles de Cuciurpula ?

L.D. : Les analyses que nous avons effectuées jusqu’à présent ne permettent pas d’identifier de produits laitiers ; il nous reste donc à étudier les extraits organiques par analyse des isotopes stables du carbone pour tenter d’identifier ce type de produits à Cuciurpula.

En élargissant l’échantillonnage sur les céramiques, il serait très intéressant de discerner des corrélations entre les morphologies ou les volumes des récipients et leur contenu : nous pourrions peut-être identifier des récipients spécifiques à la consommation des repas, à la transformation des produits laitiers, à l’extraction d’huiles végétales, au stockage de la cire d’abeille, etc.

A.C. : Merci Léa, il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter une bonne fin de thèse !

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