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Chasseurs ou guerriers ? Aux origines de l’archerie insulaire

La Corse serait-elle une terre d’archers ? Avec un nombre croissant de découvertes, c’est ce que tendraient à montrer les nombreuses fouilles archéologiques menées sur les sites préhistoriques de l’île ces cinquante dernières années.

Panel de pointes de flèche de Terrina (IIIe millénaire)

Panel de pointes de flèche de Terrina (IIIe millénaire)

 Le Néolithique : le temps des arcs

 Rappelons, dans un premier temps, que la pratique de l’arc n’est que très indirectement documentée par ces investigations. En effet, le poids des millénaires a depuis bien longtemps fait disparaître les parties périssables de ces objets, bois et cordes notamment. Autant dire qu’on ne sait presque rien de l’arc préhistorique en lui-même, tant sur sa forme que sur les bois utilisés. On ne peut aujourd’hui raisonner que sur la partie conservée, l’armature. Celle-ci est dès le VIe millénaire avant J.-C. réalisée dans des roches vitreuses taillées telles le quartz, la rhyolite (une roche volcanique abondante dans l’île), le silex et l’obsidienne. Ces deux dernières roches étaient importées par voie maritime depuis la Sardaigne voisine. A partir de l’âge du Bronze (2000-800 avant J.-C.), puis surtout de l’âge du Fer (800-200 av. J.-C.), les pointes de flèche s’adaptent aux tendances constatées pour l’intégralité de l’outillage de leur époque avec le remplacement généralisé de la pierre par le métal : le bronze dans un premier temps, le fer par la suite.

Eventail de pointes flèche du Néolithique

Eventail de pointes de flèche  néolithiques

L’évolution morphologique observée en Corse suit celle constatée dans toute la Méditerranée nord-occidentale, avec toutefois quelques adaptions en partie liées aux caractères des roches utilisées, qu’elles soient locales ou importées.

Typochronologie simplifiée des armatures de trait néolithiques de corse

Typochronologie simplifiée des armatures de trait néolithiques de corse

En Corse, les découvertes de pointes de flèches sont extrêmement fréquentes, notamment pour la période néolithique (vers 6000-2000 avant J.-C.), alors que ces objets sont encore taillés dans la pierre. Devant l’importance de ces collections, les archéologues ont rapidement développé des méthodes de classement afin d’ordonner les différentes formes d’armatures sur l’échelle chronologique. Ainsi, au VIe millénaire (Néolithique ancien), il apparaît que les premières productions insulaires appartiennent à la catégorie des armatures « tranchantes ». De forme trapézoïdale et présentant un tranchant transversal, ces flèches n’étaient pas conçues pour se ficher dans la proie mais plutôt pour réaliser une profonde entaille destinée à blesser sérieusement la cible qui, une fois touchée, allait mourir plus loin. A cette époque, le silex est le matériau privilégié. Dès le Ve millénaire, les armatures deviennent « perçantes ». Leur but est désormais de pénétrer en profondeur dans la chair. Leur forme évolue donc selon un aérodynamisme évident. D’abord losangiques, les pointes adoptent progressivement des crans latéraux assurant une trajectoire rectiligne et améliorant également l’empennage. Vers la fin du Néolithique (IIIe millénaire), les armatures lithiques atteignent leur stade ultime avec la diffusion de formes disposant d’un pédoncule d’attache à la flèche et de deux ailerons latéraux parfois recourbés qui amplifient la stabilité aérienne et permettent à la flèche de rester ancrée dans la cible. A cette époque, les Corses de la Préhistoire privilégient l’usage de la rhyolite pour l’archerie, dont les témoignages se multiplient de façon exponentielle sans que l’on en perçoive encore clairement la raison. Notons enfin qu’une tombe de la région de Sartène, datée de 2000 avant J.-C. a livré ce que les archéologues appellent un « brassard d’archer », un objet rectangulaire en pierre polie qui était vraisemblablement porté à l’avant-bras par le tireur afin de se protéger du retour de la corde. Il s’agit certainement, ici, d’un exemple de sépulture d’un archer ou d’une personne pour qui rejoindre l’au-delà en tenue d’archer revêtait une signification particulière, comme cela semble être le cas dans toute l’Europe occidentale à la même époque.

Moule

Ces armatures lithiques étaient emmanchées sur des flèches en bois et ligaturées solidement. Dans certains cas, on pouvait rajouter un produit adhésif pour renforcer le collage. De nombreux exemplaires portant des stigmates de percussion répétée et des réaffutages de la pointe montrent que les flèches avaient une durée de vie assez longue.

Les âges des métaux : quel statut pour les archers ?

La période suivante, l’âge du Bronze, est marquée par de profondes modifications sociales. La pratique de la métallurgie et le contrôle des ressources qu’elle sous-entend engendre l’émergence d’élites aristocratiques et de sociétés hiérarchisées. Les hauts personnages de l’époque se plaisent à marquer le paysage insulaire des symboles de leur statut. Ce phénomène se traduit par l’apparition des statues-menhirs, d’imposantes silhouettes de pierre représentant des guerriers en armes disposées à proximité des lieux de vie et des carrefours, au nombre d’une centaine. Il ne s’agit pas là d’un événement unique en Méditerranée puisque l’on voit à la même époque en Egypte, Grèce, Italie ou Espagne, fleurir les indices d’un net affermissement du statut du chef combattant. A la lueur de ce constat, on pourrait croire que l’archerie connaît un essor mais il n’en est rien. Encore récemment, on aurait même pu croire à un abandon général de la pratique de l’arc sur l’île devant l’absence totale de témoignage archéologique. Deux découvertes récentes sont cependant venues nuancer cette vision. Un examen approfondi de l’une des statues-menhirs de l’alignement sanctuaire d’I Stantari, dans le sud-ouest de l’île, montre un guerrier muni d’une épée suspendue à un baudrier. Sous sa main droite à moitié effacée, émergeant de la ceinture d’un pagne, semble se trouver une flèche. Plus au nord, un fragment de moule de métallurgiste a été découvert il y a peu dans la région de Vico, sur le site d’Albitrone. Destiné à couler des armes en bronze, cet objet porte les négatifs d’une pointe de lance et de trois pointes de flèche. Celles-ci ont une forme triangulaire les faisant ressembler à des empreintes de pattes de mouette, permettant de les dater des environs de 1000 av. J.-C. Malgré ces deux éléments, force est de constater que la pratique de l’arc, si elle ne disparaît pas totalement à ces époques, subit un important recul dont les causes sont peut-être à chercher dans le plus célèbre récit de la fin de l’âge du Bronze à nous être parvenu, l’Iliade.

Archer nuragique, bronze, Sardaigne, premier âge du Fer

Archer nuragique, bronze, Sardaigne, premier âge du Fer

Le poème homérique, qui relate l’attaque de la grande cité de Troie par les Achéens coalisés, foisonne de scènes de combat entre chefs et autres caporaux, soit des personnes de rang élevé au sein de la société hellénique d’alors, tels que pouvaient se considérer les roitelets corses de l’âge du Bronze. Le récit fait preuve d’un important degré de théâtralisation des duels entre princes grecs et troyens, le but étant de porter les protagonistes au statut de héros pour leur propre postérité. On observera avec intérêt que ceux-ci se battent à l’épée, voire à la lance, plus rarement au poignard, seules armes considérées comme dignes des chefs de guerre par les aèdes. L’arc est quant à lui réservé à la masse des combattants, et même à l’infâme Pâris, tuant d’une flèche Achille, le meurtrier de son frère, d’une flèche dans le talon. Comme on vient de le voir pour un contexte qui est néanmoins éloigné de la Corse, et sans vouloir généraliser, on perçoit une déconsidération patente de l’arc chez les élites méditerranéennes du IIe millénaire avant notre Ere après un apogée pourtant atteint seulement un millénaire plus tôt.

Archer nuragique, bronze, Sardaigne, premier âge du Fer

Archer nuragique, bronze, Sardaigne, premier âge du Fer

Pour l’âge du Fer, les témoignages laissés par les archers sont  tout aussi rares puisqu’on ne dispose que d’un exemplaire de pointe de flèche en bronze, à douille (pointe creuse pour accueillir la flèche), et portant un éperon latéral, découvert à Aleria. Cet objet, qui pourrait avoir été importé, appartient à un modèle fréquent aux Iles Baléares. A cette époque, pour obtenir des informations sur l’archerie, il faut se rendre en Sardaigne où la petite statuaire en bronze a souvent figuré des archers dans diverses positions, fournissant une remarquable documentation sur le sujet. Les statues funéraires grandeur nature en calcaire du Monte Prama offrent quant à elles un aperçu sur l’importance statutaire accordée à l’archer sarde autour de 700 avant J.-C., probablement en accord avec des mythologies aujourd’hui perdues.

Chasseur en Alta Rocca à la fin de l'âge du Bronze (dessin : Claudia Joyeux)

Chasseur en Alta Rocca à la fin de l’âge du Bronze (dessin : Claudia Joyeux)

Violence et prédation dans une société insulaire

Après ce panorama chronologique, il reste à déterminer si nos archers sont plutôt des guerriers ou des chasseurs. Il est en fait très probable que cette question n’ait pas lieu d’être. Même si des conflits, embuscades, escarmouches ou véritables guerres venaient sans doute émailler le quotidien des Corses d’antan, il paraît vraisemblable d’imaginer que l’essentiel de la pratique de l’arc était liée à la chasse, voire même aux loisirs, ce qui n’est pas antinomique à en croire les mœurs insulaires contemporaines. Déjà en ces temps, l’île compte de nombreuses espèces, comme le cerf, le sanglier ou le lapin, dont la taille implique le recours aux armes de jet, et dont on retrouve parfois les restes sur les habitats préhistoriques, au milieu de véritables « poubelles de table ». Accessoirement, arcs et flèches pouvaient bien sûr être utilisés contre un ennemi. On ne peut en tout cas plus le nier depuis l’autopsie d’Otzi « la momie du Similaun », ce montagnard mort il y a 5000 ans dans les Alpes austro-italiennes dont le carquois contenait plusieurs flèches souillées du sang de plusieurs individus et qui devait lui-même se lamenter d’une flèche plantée dans l’épaule !

Le cadavre d'Otzi lors de sa découverte

Le cadavre d’Otzi lors de sa découverte

C’est notamment grâce aux petits objets que sont les pointes de flèches, et malgré de nombreuses interrogations restées en suspens, la Corse, pays de chasse, redécouvre ainsi peu à peu son patrimoine ancien et se voit offrir une image de ses ancêtres moins distante que les siècles ne l’auraient suggéré.

Chasse

2 commentaires. Ecrire un commentaire

  1. olivier

    L’image 4, que vous titrez « moule », ne représente pas du tout un moule.
    De plus l’interprétation en jaune est très subjective. Je n’y vois qu’une entaille en V (inversé, bien sûr) avec une rayure qui tombe presque au milieu, par coïncidence. D’autres rayures du même type sont visibles ailleurs sur la pierre. La deuxième « flèche » surlignée n’est basée que sur un début de ce qu’on peut SUPPOSER être une seconde entaille en V. Je dis « SUPPOSER » car ce n’est vraiment qu’un très court morceau. Nous n’avons pas le reste, étant donné que la pierre est cassée à cet endroit.
    Si ça avait dû être un moule, la forme aurait été entière, plus profonde, régulière et avec le plein qui est ajouté sur l’interprétation en jaune et qui n’existe visiblement pas sur la pierre.
    C’est le défaut avec les interprétation, on y voit ce qu’on a envie d’y voir, sans rester objectif et strictement observateur.
    L’entaille en V aura pu être causée par n’importe quoi, mais l’ensemble n’est en aucun cas un moule.
    Voici un moule http://www.archeolandes.com/cms/uploads/images/moulesfleche.jpg
    et un autre http://www.alienor.org/collections-des-musees/images/P1T4R121697_1000.jpg

    • Kewin Peche-Quilichini

      Bonjour,
      je vous assure qu’il s’agit bien d’un moule multiple. Une autre face présente une matrice de poignard, non visible sur cette photo. L’objet est en stéatite, roche presque systématiquement utilisée pour les moules sur l’île, et a été trouvé sur un site occupé au Bronze final. La technologie de mise en forme correspond à tous les moules insulaires. Merci pour vos liens, ils nous renvoient vers des moules mieux conservés et bien plus parlants, c’est certain !

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