HAUT

Les tours de l’âge du Bronze corse : architecture et fonction

Lignes architecturales d'une torra à deux étages

Lignes architecturales d’une torra à deux étages

Entièrement construite en pierre sèche au moyen de blocs de calibre généralement moyen, la torra, comme son nom l’indique, a une forme de tour dont le volume est parfaitement tronconique (rétréci vers le haut) si l’on occulte les parties intégrant les aspérités de la roche affleurante sur laquelle elle est généralement bâtie et qui participe souvent de la structure-même du monument.

La torra est parfois élevée sur une plate-forme aménagée pour établir au préalable un terrain horizontal (Pozzone, Tusiu). Le parement externe est assez soigné, voire partiellement isodome comme dans le cas de Torre. Dans quelques monuments, il utilise des blocs très volumineux pouvant être qualifiés de cyclopéens, comme à Furcina ou, dans une moindre mesure, à Saltu, deux torre parmi les mieux conservées, probablement grâce au poids du parement externe.

La porte, trapézoïdale, surmontée par un linteau monolithe coiffé d’un triangle de décharge, est dans la plupart des cas placée dans le cadran sud-est. Si d’aucuns y ont vu des raisons astronomiques, on préfèrera y deviner la volonté d’éviter la pénétration des vents dominants. A l’intérieur de la torra, au centre du rez-de-chaussée, se trouve toujours une chambre sub-circulaire, sauf encore dans le cas de Torre, où cette pièce, appuyée contre le substrat rocheux, prend la forme d’un couloir.

Cette première chambre est dans la plupart des cas fermée par une voûte encorbellée. Seule la voûte de Cucuruzzu est entièrement conservée ; à Furcina et à Saltu, voire à l’Ariale, il ne manque que peu d’assises pour qu’elle soit complète. A Torre, le plafond est formé de dalles, faisant ressembler le monument aux protonuraghi sardes. A Cuntorba et à Calzola, la base du mur interne de la torra est divergente, ce qui pourrait faire penser à une couverture n’utilisant pas la voûte mais plutôt un plancher de bois puisque les largeurs sont trop importantes pour un couvrement constitué de dalles.

La chambre est toujours précédée d’un vestibule cruciforme distribuant la circulation dans le monument. La branche la plus longue relie la chambre à l’extérieur. La branche la plus courte relie une niche peu profonde à un escalier. Généralement, et comme dans les nuraghi, la niche se trouve en face de l’escalier, à droite en pénétrant dans la torra, mais il existe des exceptions comme à Cucuruzzu ou à Tappa. Généralement sur la gauche en rentrant, l’escalier est aménagé dans l’épaisseur des murs.

Il est évident que sa conception est planifiée dès les premières assises. Son rôle est de mener à la chambre supérieure ou à la plate-forme terminale, au-dessus de la chambre du rez-de-chaussée.

On ne sait combien d’étages les torre corses comptaient. On peut cependant estimer que la moyenne des élévations était plus faible qu’en Sardaigne à cause de l’emploi ici généralisé du granit, qui supporte moins les pressions verticales que la trachyte ou le calcaire, matériaux préférentiellement utilisés dans l’île voisine pour bâtir les nuraghi.

Le sommet du monument était probablement formé d’une plate-forme à balustrade portée par un mâchicoulis soutenu par des corbeaux monolithiques du type de ceux retrouvés à terre à Cuntorba et peut-être à Tusiu. L’escalier (ou la rampe) progresse en colimaçon autour de la voûte de la chambre. On suppose qu’un « demi-tour » suffisait à accéder à l’étage supérieur.

Le rôle de cet escalier est multiple. Au-delà des aspects liés à la circulation, il permet aussi d’alléger la structure du monument. Son plafond voûté ascendant crée un contrefort semi-ogival qui permet de redistribuer les poussées de la voûte de la chambre vers les murs externes (ou couronne), bien plus épais.

Il se pourrait enfin que ce soit par l’escalier que progresse la construction de l’édifice. Dans de nombreux cas (Tusiu, Foce et probablement le monument oriental d’Alo-Bisughjè), les dalles formant le sol de l’escalier servent, sur leur autre face, de plafond aux niches qui rayonnent depuis la chambre. Ces niches, lorsqu’elles sont présentes, sont au nombre d’une à trois. Aménagées dans le remplissage interne, sous l’escalier, elles visent à agrandir l’espace de la chambre.

Leur forme est variée, depuis le simple rectangle irrégulier (Torre, Tappa, Araghju, Pozzone, Ceccia) au couloir coudé donnant au plan du soubassement un air de swastika (monument oriental d’Alo-Bisughjè). A ces schémas généraux viennent se greffer des détails atypiques témoignant souvent d’adaptations architecturales à la morphologie du substrat, comme le couloir d’entrée descendant de Ceccia, l’absence d’escalier dans le couloir de Cuntorba, la banquette de la chambre de Pozzone, le conduit d’évacuation des fumées à Torre, les niches semi-enterrées du monument central de Filitosa, la niche enfilée de Foce, etc. Les torre nous apparaissent au final comme des monuments complexes et bien pensés, très probablement planifiés et qui, contrairement aux nuraghi, s’adaptent au mieux aux caractéristiques du terrain.

Section axonométrique d'une torra à un étage

Section axonométrique d’une torra à un étage

Reste à déterminer à quoi servent ces constructions. En fonction des modes, l’historiographie sardo-corse leur a accordé le statut de châteaux seigneuriaux, de tombes, de maisons de chef, de palais, de temples ou d’autres attributions ne méritant pas d’être mentionnées. Il y a en fait deux façons d’observer un nuraghe ou une torra : son architecture et sa stratigraphie.

La combinaison des deux conditionne la vision des différents moments de l’utilisation de ces monuments, car il paraît évident que le statut et les fonctionnalités se sont transformés au fil des siècles. Le meilleur exemple en est fourni par la Sardaigne avec une évolution structurelle que l’on pourrait schématiser de la façon suivante :

  • phase 1 : nuraghe monotorre ;
  • phase 2 : adjonction des bastions et des enceintes (nuraghi complexes (8))
  • phase 3 : arrêt des constructions et utilisation comme espace consacré symbolique (emblème ostentatoire de la communauté).
Vue aérienne de Su Nuraxi di Barumini (Sardaigne) avec son nuraghe central

Vue aérienne de Su Nuraxi di Barumini (Sardaigne) avec son nuraghe central

Même si cette tendance se vérifie surtout sur les nuraghi entourés d’un habitat, l’énoncé des trois phases suffit à démontrer que les conceptions socio-culturelles corrélés à la forme du monument – et donc à sa ou ses fonction(s) – sont multiples. Pour encore compliquer ce constat, on rappellera qu’en prenant en compte les édifices non pas pour eux-mêmes mais comme les diverses pièces d’un maillage territorial, cette esquisse pourrait prendre une forme encore différente. On se contentera donc de raisonner sur les données perceptibles les plus évidentes soit, pour la Corse, celles concernant les premières phases d’utilisation.

Le nuraghe de L'Eni à Castelsardo, un bon exemple de nuraghe monotorre simple

Le nuraghe de L’Eni à Castelsardo, un bon exemple de nuraghe monotorre simple

L’observation des architectures (massivité des structures, élévations importantes, retranchement derrière des systèmes d’enceintes, forme circulaire parfaitement adaptée aux règles poliorcétiques) suggère un rôle défensif. Les torre seraient en partie conçues pour protéger ce qui est contenu au sein de leur espace interne. Lui-même étant de taille trop exiguë pour servir de dernier refuge à un groupe humain, on rejettera d’emblée un rôle de donjon. Ce caractère défensif peut aussi être amplifié par l’existence d’une plate-forme sommitale liée à la surveillance des environs, voire à la communication avec les groupes voisins par l’intermédiaire de signaux de feu et de fumée. Le dernier élément jouant en faveur d’une destination défensive de la torra est la stratégie d’implantation optant systématiquement pour le point culminant d’un chaos rocheux.

Les données fournies par les fouilles sont cependant nettement moins militaires. On note la récurrence de la présence d’un foyer central dans la chambre (Filitosa, Alo-Bisughjè, Pozzone, Cuntorba, Tusiu, etc.). Dans certains cas (Tusiu, Pozzone), au vu des masses de cendres non vidangées, il semble que l’entretien du feu ait été une importante préoccupation pour les groupes d’utilisateurs. Près des murs de la chambre, c’est le matériel de meunerie qui prédomine, ce qui a été particulièrement bien observé à Cuntorba. Dans les niches, le mobilier est caractérisé par la présence de grandes jarres (Pozzone, Tusiu, Cuntorba) et de produits céréaliers (graines et cotylédons) ou de alimentaires non carnés (propolis par exemple). Le mobilier métallique (en bronze) ou précieux (verre oriental) y est rare mais plus fréquent que dans les contextes non-turriformes.

A la lueur de ces données, il semble que l’espace interne des torre soit consacré au stockage, à la transformation (grillage, torréfaction, cuisson) et à la redistribution (?) des produits alimentaires de base, avec comme fonction annexe (marginale ?) la dissimulation de biens de thésaurisation.

Pour donner une image anachronique et probablement simpliste, on peut imaginer que le groupe travaillait à proximité de la torra pour produire les biens de consommation courante selon une organisation collective réfléchie, et qu’on y stockait du grain pour éviter les disettes, ce qui s’apparente pour beaucoup au système soviétique des kolkhozes, du moins dans leur état pré-stalinien.

La nature défensive de la tour s’expliquerait par le besoin du groupe – ou de ses élites – de protéger les denrées entassées à l’intérieur mais aussi peut-être de masquer l’état des stocks aux envieux, intérieurs comme extérieurs. La torra a aussi pu avoir un rôle plus symbolique, en tant qu’édifice représentatif et emblématique du groupe.Les phases d’occupation les plus récentes (après les dernières constructions) sont caractérisées par une utilisation nettement discordante.

L'effondrement récent du nuraghe Majore, à Romana, permet d'observer un écorché de la structure d'un monument turriforme

L’effondrement récent du nuraghe Majore, à Romana, permet d’observer un écorché de la structure d’un monument turriforme

Ecrire un commentaire

Votre email ne sera jamais publié ou partagé.

Vous pouvez utiliser ces tags et attributs HTML :<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>